Près de 40 % des sinistres structurels sur des constructions neuves sont liés à des fondations inadaptées à la nature réelle du sol. Pourtant, le choix entre fondations superficielles et fondations profondes n’est ni intuitif ni définitif avant qu’un géotechnicien l’ait évalué sur la base de données mesurées.
C’est précisément la fonction de l’étude géotechnique de conception, dite mission G2 : fournir au maître d’ouvrage et à l’ingénieur structure les éléments objectifs pour trancher. Comprendre ce que cette mission analyse, comment elle hiérarchise les solutions et dans quelles conditions elle penche d’un côté ou de l’autre, c’est anticiper des décisions qui engagent la durée de vie entière d’un bâtiment.
Fondations superficielles et profondes : les deux grandes familles constructives

Les fondations superficielles reposent directement sur les couches de sol proches de la surface, à une profondeur généralement inférieure à 3 mètres. Elles comprennent les semelles isolées (sous les poteaux), les semelles filantes (sous les murs porteurs) et le radier (dalle couvrant l’ensemble de l’emprise du bâtiment). Leur dimensionnement repose sur la capacité portante nette de la couche d’assise, définie selon la norme NF P94-261, application nationale de l’Eurocode 7.
Les fondations profondes, à l’inverse, transmettent les charges jusqu’à des couches résistantes situées à plusieurs mètres de profondeur, voire plusieurs dizaines de mètres. Pieux forés, pieux vissés ou micropieux fonctionnent soit par frottement latéral sur les horizons traversés, soit par appui en pointe sur un horizon géologique stable. Leur justification s’effectue selon la norme NF P94-262, qui encadre le calcul des pieux et inclusions rigides.
C’est l’étude de sol G2 qui permet de passer de l’hypothèse constructive à la recommandation fondée sur des mesures réelles. Elle intervient en phase de conception et s’appuie obligatoirement sur des investigations de terrain adaptées à la nature et à la taille du projet.
Pourquoi la mission G2 est-elle structurée en deux sous-phases distinctes ?
La mission G2 ne se réduit pas à un rapport d’investigation. Elle est structurée en deux sous-phases complémentaires, G2 AVP et G2 PRO, qui correspondent à deux niveaux de précision croissants dans la définition du projet de construction.
G2 AVP : poser les premières bases du dimensionnement
La sous-phase G2 AVP (avant-projet) est la première à mobiliser des données de terrain mesurées. Elle s’appuie sur les sondages et essais in situ réalisés pour proposer une ébauche dimensionnelle des ouvrages géotechniques et comparer plusieurs variantes de fondations.
L’objectif à ce stade n’est pas de fixer définitivement une solution, mais d’écarter les options non viables et d’orienter la conception vers les solutions techniquement pertinentes. Le géotechnicien identifie les contraintes majeures : présence de remblais hétérogènes, nappe phréatique haute, sols compressibles ou risque de retrait-gonflement des argiles.
L’essai pressiométrique, notamment, fournit des modules de déformabilité (EM) et des pressions limites (pl) directement exploitables pour le pré-dimensionnement des fondations superficielles comme profondes.
G2 PRO : fixer les hypothèses et prescrire la solution fondative
La mission G2 PRO intervient en phase projet. Elle fixe les hypothèses géotechniques retenues, précise les paramètres de calcul (contrainte admissible, tassements prévisionnels, charge limite par pieu) et prescrit le type de fondation à mettre en œuvre.
Cette phase inclut souvent des investigations complémentaires par rapport à la G2 AVP, notamment des sondages plus profonds ou des essais de laboratoire sur échantillons intacts. Elle intègre également les contraintes de voisinage (bâtiments mitoyens, réseaux enterrés) qui peuvent exclure certaines techniques de fondations profondes.
Le rapport G2 PRO constitue le document de référence que l’ingénieur structure utilisera pour dimensionner les ouvrages porteurs. Sa valeur contractuelle est reconnue par la norme NF EN 1997-1 et encadrée par la norme NFP 94-500 qui définit les missions géotechniques.
Quels paramètres géotechniques font basculer le choix vers les fondations profondes ?

Le choix des fondations profondes ne résulte pas d’une décision par défaut. Il découle d’une analyse quantitative rigoureuse portant sur plusieurs critères que la mission G2 évalue systématiquement à partir des données collectées sur le terrain.
La capacité portante : premier indicateur discriminant
La capacité portante d’un sol définit la contrainte maximale qu’il peut supporter sans rupture, exprimée en kilopascals (kPa). Lorsque cette valeur s’avère insuffisante par rapport aux charges transmises par la structure, les fondations superficielles ne peuvent être retenues.
En pratique, un sol de portance inférieure à 100 à 150 kPa en couche superficielle impose généralement de rechercher un ancrage plus profond. Les résultats des essais pressiométriques permettent de calculer ces valeurs via les formules de dimensionnement de l’Eurocode 7, en tenant compte du facteur d’encastrement et de la géométrie de la fondation.
Tassements différentiels et sols compressibles : un risque souvent sous-estimé
Un sol peut être suffisamment portant pour ne pas rompre mais générer des tassements différentiels incompatibles avec la durabilité du bâtiment. Les argiles molles, les vases, les remblais hétérogènes et certains limons saturés présentent cette caractéristique : ils résistent à la rupture immédiate mais se consolident lentement sous charge, provoquant des déformations progressives.
La mission G2 calcule les tassements absolus et différentiels attendus, et les compare aux seuils tolérables fixés par l’Eurocode 7 : généralement 25 mm de tassement total et une distorsion angulaire maximale de 1/500e pour les bâtiments courants. Lorsque ces seuils sont dépassés, les fondations profondes s’imposent pour reporter les charges sur des horizons non compressibles.
Obligation réglementaire G2 : quand la loi impose l’étude géotechnique ?

Depuis la loi ÉLAN du 23 novembre 2018 et son décret d’application du 22 octobre 2020, les vendeurs de terrains constructibles situés en zone d’aléa retrait-gonflement des argiles (zones de risque moyen ou fort) ont l’obligation de fournir une étude géotechnique G1 préalable à l’acte de vente. L’acquéreur doit ensuite faire réaliser une étude G2 avant tout dépôt de permis de construire.
En France, 54 % du territoire est classé en zone d’aléa retrait-gonflement des argiles, selon les données du Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM). Cette obligation réglementaire vise à prévenir les sinistres liés à des fondations sous-dimensionnées sur des terrains argileux, premier poste de sinistralité des catastrophes naturelles en France.
Pour identifier si un terrain est concerné par cette obligation, il est possible de consulter la carte des aléas disponible sur Géorisques, le portail officiel de l’État dédié aux risques naturels et technologiques. Cette vérification doit être effectuée dès la phase amont, avant même de définir le programme de l’opération.
Dans quels contextes la G2 valide-t-elle des fondations superficielles ?
Les fondations superficielles restent la solution préférentielle dès que le sol d’assise présente les caractéristiques requises. Elles sont moins coûteuses, plus rapides à mettre en œuvre et plus faciles à contrôler que les solutions profondes.
La mission G2 les recommande lorsque les conditions suivantes sont réunies :
- Sol d’assise de portance suffisante (généralement supérieure à 150 kPa) à faible profondeur
- Tassements absolus calculés inférieurs aux seuils normatifs de l’Eurocode 7
- Absence de couche compressible significative dans la zone d’influence des fondations
- Nappe phréatique suffisamment profonde pour ne pas compromettre la stabilité du fond de fouille
En zone parisienne, les calcaires du Lutétien ou les marnes du Bartonien constituent des horizons d’assise favorables aux semelles. En revanche, les alluvions de la Seine, les remblais anthropiques très présents dans Paris intra-muros ou les argiles à meulières du plateau peuvent conduire à des solutions mixtes ou profondes, même pour des bâtiments de faible hauteur.